Lutter contre une érosion des valeurs fondamentales

La FEPS a invité dimanche des représentants de l'économie et des œuvres d'entraide à un débat. Au troisième jour de l'Open Forum Davos 2003, la question posée était celle de savoir jusqu'à quel point la mondialisation pouvait être éthique. L'homme ne doit pas devenir le "jouet" des puissants soulignait Thomas Wipf, président du Conseil de la FEPS. La participation et la justice sont des enjeux importants pour les protestants.

On l’a clairement constaté durant le Forum économique mondial de Davos (WEF) : le camp des opposants à la mondialisation est divisé. A ceux qui refusent avec détermination toute forme de mondialisation s’opposent ceux qui cherchent à atténuer les aspects négatifs d’un processus de mondialisation jugé irréversible. En même temps, toutes les possibilités positives offertes par la mondialisation doivent être utilisées. Pour les opposants modérés, il ne s’agit pas d’un refus pur et simple de la mondialisation, mais d’une réforme par étape, d’un „piecemeal engineering“ (Carl Popper), s’efforçant de pallier aux erreurs existantes par des améliorations successives, sans pour autant remettre en question le système de l’économie de marché en tant que tel. Les Eglises protestantes de Suisse ont été les instigatrices de cette discussion. Par les œuvres d’entraide PPP et EPER, la situation des perdants de la mondialisation leur est familière, et ce sont elles qui ont lancé l’invitation au débat de dimanche. L’éthique et la mondialisation, tel était le titre de la manifestation organisée dans le cadre de l’Open Forum Davos 2003. Divers représentants de l’économie et des Eglises étaient invités pour tenter de jeter un pont entre l’éthique et l’économie, entre les préoccupations des Eglises et celles de l’économie.

Mondialisation positive – effets secondaires négatifs

La libre circulation des biens, des capitaux et des personnes – c’est ainsi que Peter Lorange, président de l’école de management IMD Internationale à Lausanne, définit de façon positive la mondialisation. Mais, ajoute-t-il, ce processus est parfois mal conduit. Pour lui, c’est le „misbehaviour“ de quelques personnes ou institutions qui jette le discrédit sur la mondialisation - laquelle en soi est bonne - par des affaires illégales et le blanchiment d’argent. C’est pourquoi il faut prendre le mal directement à la racine. Durant la formation au management, il faut enseigner l’éthique et la responsabilité, un essai déjà mis en application à travers des séminaires spécialisés à l’école de cadres lausannoise. Daniel Vasella, PDG de Novartis, dont on parle beaucoup ces jours-ci en raison de son salaire très élevé, plaide aussi pour une amélioration pragmatique de la mondialisation par la transparence des entreprises. Interpellé sur son salaire, il a admis une certaine disproportion. Mais en regard des normes traditionnelles seulement, et non des normes internationales. De plus, a t-il ajouté, sur son salaire, il verse une grosse somme à des fins d’utilité publique.

Justice ?

Charity or Justice, aumône ou justice. Pour Christoph Stückelberger, de Pain pour le prochain (PPP), il n’y a pas d’alternative. Il est certes louable que les bénéficiaires de très hauts salaires soient aussi des donateurs, mais ces dons librement consentis ne remplacent pas la justice au niveau national et mondial. Thomas Wipf, président du Conseil de la FEPS et initiateur de la manifestation, soulignait aussi les trop grands écarts dans la répartition des biens et des capitaux dans le monde. Ce qui devient particulièrement problématique lorsqu’on économise encore en supprimant des prestations sociales aux personnes les plus mal rétribuées. Pour Musimbi Kanyoro, secrétaire générale de l’Alliance mondiale des Unions chrétiennes féminines, Kenya, un salaire de 20 millions de francs par an est l’indice d’une inégalité de salaires, non seulement entre les individus, mais d’abord spécifiquement entre les pays. Alors que certains pays consacrent des sommes énormes à leur armée et à leur armement, dans d’autres pays - notamment sur le continent africain - les produits de base manquent cruellement. Comment se peut-il, se demande Musimbi Kanyoro, alors qu’il y a tant d’argent dans le monde, que ces inégalités ne soient pas compensées au moins au niveau le plus élémentaire ? „La cupidité est amorale ; assez c’est assez !“, plaide t-elle. Son intervention a été longuement applaudie, mais aucune solution ne lui a été proposée.

Une situation ambivalente

Comment pourrait-il en être autrement ? Si juste que soient les exhortations reçues de différentes parts, elles n’en restent pas moins au stade des exigences théoriques. C’est lors du débat sur les subventions agricoles qu’il est apparu clairement que dans le domaine de la mondialisation des intérêts s’opposaient. Selon Christoph Stückelberger, dans les pays industrialisés, ces subventions sont sept fois plus élevées que le total de l’aide au développement qui, lui, se monte à 50 milliards de dollars par an. Reste à savoir si un démantèlement du protectionnisme agricole, comme le demande Daniel Vasella, serait aussi facile à réaliser. Si, théoriquement, pour la Suisse par exemple, il serait plus économique de payer chaque paysan individuellement, on perdrait par là toute une catégorie professionnelle qui a marqué profondément l’identité de la Suisse.

La pression des consommateurs

Pour Christoph Stückelberger, c’est finalement le consommateur lui-même qui peut exercer une pression sur les entreprises, pour qu’elles tendent vers une mondialisation plus juste et plus justifiable éthiquement, pas seulement en théorie, mais dans la pratique également. Dans un jeu de mots, Christoph Stückelberger a appelé „Shakeholders“, une allusion aux „Shareholders“, les consommateurs qui, symboliquement s’entend, devraient „empoigner et secouer“ les détenteurs de la puissance économique. Que l’individu ne devienne pas „le jouet d’influences incontrôlables“, c’est aussi ce que souhaite Thomas Wipf, et il définit l’exigence de participation comme une préoccupation toute protestante. Et c’est justement là que les Eglises ont une mission à accomplir, car „l’être humain n’est pas seulement un consommateur, un investisseur et un client. Sa valeur va bien au-delà. C’est ce que les Eglises – quelque soit leur confession– doivent montrer clairement, luttant ainsi contre une érosion des valeurs fondamentales“.

Panel des participants et participantes

Musimbi Kanyoro, secrétaire générale YMCA, Kenya

John Elkington, SustainAbility, Angleterre

Peter Lorange, président de IMD International, Lausanne

Christoph Stückelberger, secrétaire central de PPP, Berne

Daniel Vasella, PDG de Novartis, Bâle

Thomas Wipf, président du Conseil de la FEPS

Stephan Klapproth, modérateur