La FEPS à propos de « The Passion of the Christ »

Les Églises suisses prennent position sur le film « The Passion of the Christ »

Après la projection de « The Passion of the Christ », la Fédération des Églises protestantes de Suisse (FEPS) et le Service d’information de la Conférence des évêques suisses (CES) ont publié une réflexion conjointe sur le film de Mel Gibson.

Quant au principe, rien ne s’oppose à une adaptation cinématographique de thèmes bibliques. Les réalisateurs ont d’ailleurs maintes fois puisé dans l’Ancien ou le Nouveau Testament. À cet égard, « The Passion of the Christ », de Mel Gibson, s’inscrit dans une tradition établie. Mais un film ne peut pas pour autant prétendre à l’authenticité historique, même s’il se fonde sur des recherches historiques et reste proche des récits littéraires de la Passion.

Les différents récits transmis par les évangiles eux-mêmes ne prétendent nullement représenter les choses « telles qu’elles se sont passées ». Ils contiennent des interprétations théologiques, soulignent certains aspects et ne sauraient être lus comme des relations de faits. « The Passion of the Christ » est une adaptation cinématographique, et à ce titre un mélange d’interprétation, d’imagination, d’enjolivements, de simplifications, de partis pris et de mises en évidence, le tout traité avec les moyens de la technique la plus moderne. Gibson ne peut donc pas non plus prétendre à l’authenticité historique.

Une vision réductrice du Christ

Le critère théologique pour apprécier le film consiste à savoir s’il réussit à montrer l’arrière-plan théologique et par là le sens du consentement de Jésus devant la mort. « C’est pour nous que le Christ est mort » : telle est la substance de l’interprétation que le Nouveau Testament donne des souffrances et de la mort du Christ. Il y a de bonnes raisons de douter que des personnes « déchristianisées », totalement coupées de l’Église et « sécularisées » soient en mesure de comprendre ce message. Mais la réduction de la vision du Christ à sa seule souffrance est théologiquement problématique. Le portrait de Jésus que nous livrent les quatre évangiles ne se limite pas à la Passion : Jésus est aussi un interprète magistral de la Torah, son message renferme des appels à l’action politique et sociale, et par ailleurs il nous révèle un Dieu d’amour et de pardon. La question se pose donc de savoir à qui peut servir une image du Christ pareillement réductrice.

Jusqu’à quel point la violence est-elle tolérable ?

Le film recourt aux moyens les plus crus pour nous montrer que la crucifixion a été une forme bestiale de mise à mort. La chose a ceci de bien qu’elle nous fait réaliser que la croix n’est pas d’abord un symbole (potentiellement de n’importe quoi) dont on ignorerait et dont on n’aurait pas besoin de connaître l’origine, et encore moins un bijou, mais un instrument de torture et de mise à mort. Ce rappel est bienvenu.

Mais ces scènes de violence omniprésentes, avec leur luxe de détails, sont-elles pour autant vraiment nécessaires ? De tout temps, les souffrances du Christ ont été représentées avec les moyens à disposition, que ce soit dans les arts figuratifs ou dramatiques. Si l’imagerie médiévale du Christ tourmenté et couvert de sang, coiffé de sa couronne d’épines, ne produit pas une impression brutale sur l’homme « moderne », c’est que son seuil d’intolérance est nettement plus élevé.

Le problème de ces scènes de violence, c’est que dans la transposition de l’écrit au film, il se produit, par les lois propres au média filmique, une grossière simplification. Les récits de la Passion ne décrivent la torture, la violence et la souffrance qu’avec des mots, et encore le font-ils avec beaucoup de réserve. La représentation concrète y est entièrement laissée à l’imagination de l’auditrice ou du lecteur. Mais ils autorisent aussi le refus de toute représentation concrète. En revanche, la figuration cinématographique, parce qu’elle est explicite, condense le propos du texte, le concrétise de manière contraignante et l’exacerbe au point de ne laisser aucune alternative. Théologiquement, la question se pose : une personne qui s’intéresse au récit de la Passion du Christ doit-elle obligatoirement accepter la transposition qu’en fait Gibson, avec ses scènes de violence aussi réalistes que possible et soutenues par les moyens techniques les plus modernes ? Ne serait-il pas possible de parvenir avec moins de violence au même résultat et de s’attaquer ainsi sérieusement au thème de la souffrance et de la mort du Christ, et d’y parvenir mieux encore ? Il n’existe dans tous les cas aucune justification théologique à la représentation de l’horreur dans toute sa crudité.

L’antisémitisme

Il y a antisémitisme lorsque des stéréotypes racistes qui se sont révélés agissants et dangereux au cours de l’histoire sont repris et reproduits. Même la simple citation hors contexte d’un passage biblique peut être un acte d’antisémitisme. C’est précisément un risque auquel le film n’échappe pas. Après la Shoah, il y a des choses qui ne peuvent plus être dites sans un commentaire qui les situe historiquement et les relativise. L’argument selon lequel le film « The Passion of the Christ » se fonde exclusivement sur des textes bibliques ne suffit pas pour écarter le reproche d’antisémitisme. Le cliché vulgaire du « déicide », qui attribue globalement aux Juifs la responsabilité de la mort de Jésus n’a pas disparu. Tout propos qui, aujourd’hui, tend à étayer la thèse d’une culpabilité collective des Juifs est absolument inacceptable, même s’il est fait de citations bibliques.

Même si l’on peut considérer le Nouveau Testament exempt de tout antisémitisme – ce qui est fonction de l’appréciation des conditions historiques d’alors – il est indéniable que tout au long des siècles, certaine lecture qui en a été faite et certaine interprétation qui en a été donnée ont servi de légitimation et d’incitation à des actes de cruauté. L’Église a une responsabilité théologique qui l’oblige à s’opposer résolument à une telle attitude et à tout faire pour l’empêcher. Il en va de même à l’égard d’un réalisateur comme Mel Gibson quand il utilise les textes bibliques. Il ne suffit pas de se distancer verbalement lorsque le film lui-même n’est pas suffisamment explicite.

Ce qu’il faut en retirer

De l’avis de la FEPS et du Service d’information de la CES, « The Passion of the Christ » est un film dont on peut se passer et qu’il convient de ne pas surestimer. Historiquement, l’œuvre est douteuse et problématique à bien des égards. Il n’y a cependant pas lieu non plus de la rejeter en bloc. Une fois l’effet publicitaire passé, le film risque fort de tomber rapidement dans l’oubli. Peut-être aura-t-il pour effet positif d’inciter les gens à se replonger dans le texte des évangiles.